Trobar, trobadors

à lire sur le web pour en apprendre plus sur le premier troubadours 
GUILLAUME IX D’AQUITAINE : UNE BIOGRAPHIE DU TOUT PREMIER TROUBADOUR AVEC GÉRARD ZUCHETTO
monde médiéval

Trobar

En occitan trobar signifie “trouver’’. Trobaire ou trobador désignent le “trouveur’’. Tropare, en latin, signifie faire des tropes et tropos, en grec, indique plutôt “la manière d’être’’ .

Le trobar est un art élaboré, une composition musicale et poétique recherchée qui s’exprime dans le chantar. C’est une maestria qui tient de la subtile alchimie d’enchevêtrer mots et mélodies, entrebescar motz e sos, sur un bon thème, une bonne razo. Cette maestria est ainsi louée par les auteurs eux-mêmes.
Bernart Marti :
De far sos novels e fres
so es bela maestria
e qui bels motz lass’e lia
de bel’art s’es entremes.

Faire des mélodies nouvelles et fraîches
c’est une belle maîtrise
et celui qui sait lacer et lier de belles paroles
s’occupe d’un bel art.

L’invention commence bien avant l’écriture qui fixera, par la main d’un clerc, la canso de manière définitive avec une recherche calligraphique soignée : “Bon est le vers, et aussi le chanteur ! et il méritera un bon auditeur ! Par Dieu, joli clerc, tu dois me le mettre en écriture !’’ , s’exclame Arnaut de Tintinhac..

Le rythme de création de chansons devait varier d’un auteur à l’autre sans atteindre une production importante. Pour Bernart Marti :
E si fatz vers tota via
en l’an un o dos o tres. 

Je fais sans cesse des vers(chansons)
dans l’année, un, deux ou trois.

Plaire aux dames et les conquérir avec des mots : c’est dans ce but, plus ou moins avoué que le poète s’emploie à inventer les vers de la séduction avec les sous-entendus les plus imagés.
Qu’aissi vauc entrebescan
os motz e·l so afinan
leng’entrebescada
es en la baizada.

Ainsi je vais enchevêtrant
les mots et affinant les mélodies
comme la langue est enlacée
dans le baiser.

Le trobar c’est la parole libérée, une poésie sans limite qui aborde tous les sujets de l’amour à l’engagement politique.

Genres de Trobar

Trobar c’est tout l’art des troubadours. Il contient à la fois l’écriture des mots et des mélodies, le chanter et le dire, la technique et l’habileté de celui qui sait faire apprécier sa création quand il a trouvé un bon sujet. Trouver au sens de créer, inventer et… surprendre ! L’art de trouver et d’interpréter motz e sons, paroles et mélodies, repose à la fois sur une parfaite maîtrise de la langue et de l’écriture et sur une virtuosité vocale et musicale exceptionnelle. C’est le thème du poème, la razo, qui constitue le point de départ et qui illustre par son originalité le talent du trouveur.

Dans l’invention poétique des troubadours, il n’y a pas un modèle unique, mais plutôt des Trobar. Les connaisseurs, mécènes, dames, et surtout les poètes savent apprécier : le style (clus, car, ric, plan, leu), les genres (cansos, tensos, sirventes, descorts, planhs, albas, dansas, pastorelas, devinhals, saluts, ensenhamens) et l’organisation du poème en coblas, les couplets.
On en compte plus de soixante-dix catégories avec pour chacune un nom spécial : Coblas dérivatives (à rimes dérivatives) : atur, s’atura ; dura, dur ; pas, passa ; las, enlassa ; Coblas unissonantes : quand elles sont toutes sur la même mesure et sur les mêmes rimes  ; Coblas multiplicatives, interrogatives, enchaînées, serpentines, etc.
La cobla esparsa est un couplet isolé n’appartenant pas à une pièce. La cobla tensonada désigne le couplet qui contient un dialogue. La longueur de la cobla est variable, le nombre de vers et leur métrique également. En général la cobla comprend au moins cinq vers présentant un sens complet, au maximum elle en compte seize.

On appelle tornada la strophe qui est placée à la fin de la composition. Elle est équivalente à la moitié d’une cobla et reprend les dernières rimes. Ces demi-couplets qui terminent un chant, révèlent le nom ou le senhal, d’un jongleur, d’une dame ou de la personne dédicataire du vers. C’est en général un “envoi”, un hommage amical ou amoureux, une demande précise, un ordre ou bien encore une critique.

 

Trobadors-troubadours

Le “trouveur’’ est à la fois créateur, compositeur, jongleur et chanteur de poésie et musique : le trobar. Moine, seigneur ou roturier, professionnel ou amateur, il est trobador par talent ou par métier, connaisseur de belles lettres et inventeur de poésie, chercheur, sculpteur ou peintre des mots. Il défend son art en public, devant les confrères, les initiés et les dames, et il tend à se dépasser et à s’élever. Cercamon, l’un des premiers, emploie le terme en l’associant à une notion de trouble-fête dans les relations amoureuses entre mari, épouse et amant :
Ist trobador entre ver e mentir
afolon drutz e molhers et espos
e van dizen qu’amors vai en biais
per que·l marit esdevenon gilos
e domnas son intradas en pantais
cui mout vol om escoutar et auzir.

Ces troubadours, entre vérité et mensonge
affolent les amants, les femmes et les époux
et vont, disant qu’amour va de travers
c’est pourquoi les maris deviennent jaloux
et les dames sont dans l’angoisse
pour qui veut trop les écouter et les entendre.

Car les chansons des poètes courtois sont de véritables discours qui dérangent parce qu’ils posent aux amants des questions de morale amoureuse en prônant des comportements nouveaux.

A la lecture des textes des troubadours, un voile se lève sur un monde qui affirme d’emblée sa différence, justifiée par des choix décisifs tels l’usage de la langue occitane, propulsée de fait langue de la poésie, qui est rimée de Poitiers à Venise, de l’Auvergne à la Sicile, de la Provence à Tolède, de Toulouse à Tripoli, dans la lointaine Hongrie… pour chanter le plaisir amoureux, la jeunesse et la convivialité, participer au débat politique et promouvoir des valeurs laïques et humanistes. Durant deux siècles on écouta ces poètes qui chantaient “de maintes couleurs’’ et sans vergogne, inventant et posant les bases de la littérature moderne de l’Europe.

 

Joglars-jongleurs

Les joglars (du bas latin jocularis, dérivé de jocus : jeu) sont danseurs, bateleurs, montreurs d’animaux, lanceurs de couteaux… mais ceux qui côtoient les troubadours, sont plutôt musiciens, interprètes et mélodistes eux-mêmes. De basse condition dans la société nobiliaire, le joglar a la double ambition de se faire connaître et reconnaître, à la fois par ses confrères poètes et par la noblesse des cours où il chante. Aux XIe et XIIe siècles, les noms de joglar et trobaire désignent le même personnage : chanteur et trouveur .

Nous savons que les troubadours, et leurs interprètes, les joglars, parcourent l’Europe du nord au sud et chantent, devant un public connaisseur, des compositions obradas e fabregadas, forgées avec métier, paroles et mélodies, sur de belles razos, de beaux thèmes et des récits fantastiques, des gaps, qui installent au fil du temps des idées nouvelles dans les cours.
Quand ils ne sont pas trouveurs eux-mêmes, les joglars ont le rôle d’interprètes. Ils apprennent de mémoire paroles et mélodies, en s’aidant quelques fois de bouts de parchemin, breus de pergamin, et vont dans les cours faire entendre les poèmes.

Il semble donc que tout homme, qu’il soit d’origine modeste ou de haut lignage, qu’il soit doué ou non pour le chant et les instruments, peut devenir joglar et “chanter, pour peu qu’il sache les belles lettres”, qu’il emprunte des chansons ou qu’il les invente lui-même.

Les biographies témoignent de divers degrés dans cet art. Celui qui “compose”, qu’il soit enseigné par l’intermédiaire d’une “école” d’un maître ou en fréquentant une cour en vogue, n’en sera que plus respecté pour l’originalité de son Trobar. S’il n’est pas un prince, il recevra présents et chevaux de son protectorat et deviendra peut-être un célèbre troubadour qui fréquentera les cours royales, à l’exemple de Peire Vidal.

“Jongleurs et chanteurs
qui écrivent des mots d’amour
et chantent mélodies et lais
pour que l’on soit plus gai

retenez-les par l’amour…”

chante Garin lo Brun.

 

Petit lexique de trobar et d’amor

Quelques clefs :

Claus e contra claus de trobar
Clefs et contre-clefs du trobar

Trobar :

Art de trobar : art de trouver, inventer, créer, composer des chansons
Razo(n) : argument, matière, sujet, thème ; raison, sens
So(n) : son (air, mélodie et structure métrique)
Compas : structure métrique
Chantar : chanter, trouver, s’exprimer en public
Dire : dire, réciter, déclamer
Entendre : entendre, comprendre
Entenden : connaisseur, bon entendeur
Motz de valor : mots de valeur
Entrebescamen : enchevêtrement
Ajostar e lassar : joindre et lacer, p. ex. motz e son les mots et le son
Aur, daurar : or, dorer
Obrar, fabregar : ouvrer, forger
Trobar et torbar : trouver et troubler
Vers et ver : poème et vrai
Canso, tenso, sirventes, alba, retroencha, descort, devinalh, plazer, enog, solatz… :
chanson, débat, chansons satyriques, aube, rotrouenge, désaccord, enigme, plaisir,
ennui ennui, divertissement, … sont autant de genres de compositions
Fin, sotil, prim, ric, car, plan, leu, bon… : pur, subtil, subtil, riche, cher et rare,
bon… concernant le trobar.
Bona canso e mala canso : bonne chanson et chanson méchante

Amor :

Bela folor : belle folie
Domna : dame
Midons : madame
Aman e fin aman : amant, amoureux et amant fidèle
Drut : amant
Gilos : jaloux
Lauzengier : médisant, jaloux
Art d’amar/art d’amor : art d’aimer/art d’amour
Amar : aimer
Fina amor : fine amour, amour fin, pur, parfait
Falsa amor : fausse amour
Assag, assai : union amoureuse sans pénétration
Dezir : désir
Baizar : baiser, embrasser
Jazer : coucher
Tener : enlacer, posséder
Cortezia, cortejar, domneiar : courtoisie, courtiser
Paratge : parage, noblesse, lignage
Lauzar, onrar, blandir, servir, chantar… : louer, honorer, flatter, servir, chanter…
Joi e jovens : joie et jeunesse
Bontatz, beutatz, doussor…: bonté, beauté, douceur
Merce : merci, grâce, pitié
Pretz, valor : prix, valeur, mérite